Terre des esprits

Par Samantha McBeth | 27 août 2014| Arctique
4310 - I - Crédit photo Sebastien Harrison-Cloutier Iceberg tabulaire et montagnes de Baffin. Iceberg tabulaire et montagnes de Baffin.
4309 - I - Crédit photo Sebastien Harrison-Cloutier Toundra arctique. Le sol pauvre en microorganisme décompose difficilement les os. Toundra arctique. Le sol pauvre en microorganisme décompose difficilement les os.
4308 - I - Crédit photo Sebastien Harrison-Cloutier Sur le glacier Oliver. La glace fond plus rapidement où s'accumule des sédiments, creusant des ruisseaux à sa surface. Sur le glacier Oliver. La glace fond plus rapidement où s'accumule des sédiments, creusant des ruisseaux à sa surface.
4311 - I - Crédit photo Samantha McBeth Expédition vers le glacier Oliver. Le sable si fin a la texture de la farine, moulu par le passage du glacier. Expédition vers le glacier Oliver. Le sable si fin a la texture de la farine, moulu par le passage du glacier.
4312 - I - Crédit photo Samantha McBeth Parrya arctica, fleur commune en Arctique Parrya arctica, fleur commune en Arctique
4313 - I - Crédit photo Samantha McBeth Le front du glacier Oliver, avec sa moraine. Il est encore à plusieurs kilomètres d'ici. Le front du glacier Oliver, avec sa moraine. Il est encore à plusieurs kilomètres d'ici.
4314 - I - Crédit photo Samantha McBeth Falaise d'un fjord. L'iceberg à sa base mesure près de 10 mètres. Falaise d'un fjord. L'iceberg à sa base mesure près de 10 mètres.
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L’Arctique est une terre d’extrêmes bien difficile à décrire, encore plus à photographier. Pour un étranger, citoyen du sud par surcroît, la modification qu’il impose à notre perception de l’espace et du temps frôle le mysticisme.

Dignement perchées, les montagnes arctiques aux flancs aiguisés nous paraissent écrasées sous le poids des glaciers. Le mouvement de leurs glaces, plus anciennes que l’homme moderne laisse une trace marquée dans le roc, laissant deviner l’envergure ancestrale du glacier et nous confond sur sa taille véritable. Les falaises qui bordent les fjords cachent bien leur véritable hauteur. S’élevant parfois à plus de 2 000 mètres au-dessus de l’eau, elles trompent notre œil, car le panorama n’offre aucune référence visuelle comme un arbre, une maison ou un marcheur pour établir le rapport de proportion. D’ici, nous ne sommes pas en mesure d’évaluer ni leurs hauteurs, ni leurs distances. Du pont du Sedna IV , le fjord offre une vue spectaculaire sur un glacier qui semble lécher le rivage audacieusement. En réalité, nous devrons marcher plusieurs kilomètres pour l’atteindre une fois arrivés sur la rive. Nous voilà entourés de rochers atteignant quatre fois la taille d’un homme, alors que du bateau les sédiments déposés par le retrait des glaces, qu’on appelle la moraine, nous laissaient présager que celle-ci au front du glacier était composée de cailloux de grosseurs moyennes.

Le soleil semble également prendre plaisir à bafouer notre notion du temps. L’angle d’incidence de ses rayons est la cause de l’environnement nordique, de ses hivers longs et froids et de ses étés courts. Ce soleil, incapable de se décider, flâne dans le ciel sans vouloir se déposer sur l’horizon pendant des mois en été, avant de fuir lâchement dès novembre. Il ne fera acte de présence à l’horizon qu’en fin janvier avant de grimper plus haut au printemps. Ces conditions peuvent sembler trop rudes pour maintenir la vie ici, mais la faune et la flore sont d’une robustesse étonnante, parfaitement adaptées à leur climat, comme le sont les Inuits qui y vivent. Marcher sur la toundra témoigne de cette richesse. Les ossements blanchis parsemés parmi les plantes courtes et les galets polis sont le meilleur indicateur de la présence d’animaux sur ce terrain à l’apparence vide. Le vent sifflant vers l’horizon infini porte l’odeur de l’argile, de la mousse et du sel de la mer. Les collines cachent des hoodoos de sable, ces piliers de pierres sculptées par le vent et par l’eau, appelés aussi cheminées de fée. Sentinelles du nord, les hoodoos semblent être les gardiens des mystères d’un territoire inexploré. Un pressentiment subtil de danger plane maintenant sur nous : ce territoire sauvage n’est pas un endroit pour l’homme, il est plutôt le royaume des ours blancs, des glaces et des esprits. Sa beauté est féroce, son paysage, sillonné par des rivières glacées, est puissant et sa surface est plissée par les époques comme le visage d’un sage; tout ici inspire le respect et l’humilité.

Malgré ces impressions, l’Arctique est d’une étonnante fragilité. Le glacier debout devant nous, si fier et si imposant, se retire de plus en plus. Ses grondements secs, qui pourraient avoir des conséquences désastreuses pour notre expédition advenant l’effritement de sa paroi, nous indiquent bien qu’il bat en retraite. Le glacier est à la source d’un torrent qui se jette à la mer, preuve de la vitesse à laquelle il fond. Les collines abritant les hoodoos finiront par s’effondrer, aux aussi, victimes de glissements de terrain causé par le dégel du sol. Le paysage que nos yeux capturent aujourd’hui disparaîtra demain à jamais, ce paysage aussi éphémère que les glaces « éternelles » des glaciers.

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