La vie immergée d’un iceberg

Par Samantha McBeth | 13 août 2014| Transit de Cap-aux-Meules à Pond Inlet
4257 - I - Crédit photo Samantha McBeth
4258 - I - Crédit photo Samantha McBeth Près de la totalité de cet iceberg est sous l'eau Près de la totalité de cet iceberg est sous l'eau
4265 - I - Crédit photo Samantha McBeth Iceberg tabulaire au loin. Iceberg tabulaire au loin.
4264 - I - Crédit photo Samantha McBeth Iceberg dans un fjord. Les montagnes à l'arrière sculptées par les glaciers. Iceberg dans un fjord. Les montagnes à l'arrière sculptées par les glaciers.
4263 - I - Crédit photo Samantha McBeth Iceberg avec des bourguignons qui le suivent. L'ombre des voiles du Sedna IV tache sa surface. Iceberg avec des bourguignons qui le suivent. L'ombre des voiles du Sedna IV tache sa surface.
4260 - I - Crédit photo Jérome Lefrançois Les rigueurs de la dérive fendent l'iceberg, exposant son cœur de glace. Les rigueurs de la dérive fendent l'iceberg, exposant son cœur de glace.
4259 - I - Crédit photo Jérome Lefrançois Iceberg surplombant le Sedna IV et son équipage Iceberg surplombant le Sedna IV et son équipage
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La mer du Labrador s’acharne sur la coque du Sedna IV. Il est secoué, ébranlé, mais il tient bien, notre fidèle voilier. Lourd et robuste, il roule avec la houle et maintient son équilibre. Ses voiles aident à le stabiliser. Un vent le pousse efficacement vers le Grand Nord où la mer du Labrador devient le détroit de Davis et la baie de Baffin. Nous croisons peu de navires, mais nous ne sommes pas les seuls voyageurs ici. Jumelles à la main, quelque chose de blanc est visible au loin : pas le déferlement d’une vague, pas un vaisseau, pas un animal, mais un iceberg, petit et loin à l’horizon. De près, il surplombe le Sedna IV. Le blanc immaculé de sa neige est fissuré, les failles exposant la glace en son centre, turquoise et très ancienne. Son cœur exposé, il est possible d’imaginer son périple…

Tentons de recréer la vie de notre iceberg. Son histoire ne commence pas, comme on pourrait l’imaginer, dans l’océan Arctique. La glace se formant lors de l’hiver, recouvre la mer créant une plateforme gelée formant une calotte glaciaire, appelée banquise. Celle-ci, formée d’eau douce puisée de la mer, s’étend et se rétrécit au gré des saisons, mais ne donne pas naissance à un iceberg puisque ses fragments de glace n’ont que quelques mètres d’épaisseur. Quant à la majorité des icebergs, ils arrivent de l’inlandsis du Groenland, épaisse couverture de glace continentale occupant presque l’entièreté de l’île.

CRAAAACK ! Un grondement comme du tonnerre résonne au loin. Un glacier formé d’eau douce, provenant des montagnes et glissant vers la mer, vient de vêler (libérer) un gigantesque iceberg avec une plainte sourde. La force soudaine avec lequel un iceberg se libère de son glacier maternel rappelle l’acte de naître, comparable à la mise bas d’un veau par une vache. Le nouvel iceberg se trouve à être un iceberg tabulaire, une véritable île à la dérive avec une surface hors de l’eau de plusieurs km2. Sa glace provient de la neige compacte accumulée durant plusieurs milliers d’années. Sa surface est zébrée de cendres venues de volcans éteints depuis longtemps et elle est tachée de vert à cause des algues microscopiques, emprisonnées lors d’une autre ère. Le glacier donnera naissance à plusieurs autres icebergs qui se coinceront ensemble dans le fjord vers la mer. Pris dans un entonnoir, ils peuvent y passer des années, grattant le fond marin et sculptant les falaises. Étonnamment, ces icebergs assez solides et denses pour graver la pierre, flottent en dissimulant près de 90% de leur masse sous la surface.

La pression de ses semblables déplace finalement notre iceberg vers l’océan. Le courant du Groenland dirige le glaçon à la dérive, vers l’Ouest et le Nord. Encore une fois, il est figé, la couche de glace hivernale de l’océan Arctique le maintient en place. Les icebergs émergent de la banquise tels des pics sur une plaine, créant un paysage variable et difficilement manoeuvrable. Même le plus puissant des brise-glaces se fend sur leur surface.

Dès le printemps, l’iceberg est de nouveau en route vers le sud. Le courant fort et constant du Labrador le transporte dans l’océan Atlantique Nord. En chemin, l’iceberg se fragmente, libérant des bourguignons. Dangereux, ces petits glaçons de plusieurs tonnes ! Le roulement des vagues leur donne une surface lisse qui n’est pas détectable par les radars des navires. La blancheur de notre nomade est composée de neige, qui fond rapidement dans la mer du Labrador, mais son centre de glace solide absorbe toute lumière sauf le bleu, et reste à une température constante de -15C. Le réchauffement climatique semble augmenter la quantité d’icebergs vêlés chaque année. Ces icebergs contribuent au refroidissement des courants d’eau pénétrant le golfe du Saint-Laurent, ce qui peut en influencer son climat. Du moins, nous verrons des icebergs même en automne.

Où ira l’iceberg lors de son voyage solitaire? Il continuera à fondre jusqu’à la Basse-Côte-Nord, jusqu’au sud de Terre-Neuve et même plus au sud encore. À la fin d’un trajet qui se compte possiblement en année, il se dissipera, tout simplement, ajoutant une quantité impressionnante d’eau douce aux océans.

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